Dimanche, Delphine nous avait conseillé de nous rendre à l’église pour la messe de 11h car on y chante des chants traditionnels Rapa Nui accompagnés d’instruments (tambour, guitare, accordéon). Le groupe de chanteuses-chanteurs portaient des sortes de coiffes de fleurs (il me semble que tous les musiciens portent ce genre de coiffes, parfois à plumes, ceux du groupe d’hier soir les avaient mises avant leur show).


Grâce à un vidéo-projecteur, on pouvait lire sur le mur à droite de l’autel les paroles des chansons dans leur langue. Une jeune fille avec son pc était à la manœuvre. On passe une journée tranquille en se promenant autour de Hanga Roa qu’on commence à bien connaître.



Les animaux ont ici une liberté comme nulle part ailleurs : poules, coqs, chiens, chats, chevaux, vaches ont l’air partout chez eux. Un taureau m’a fixé un peu agressif, genre : « qu’est-ce que tu fais là ? » alors que je prenais gentiment des photos. Je ne me suis pas attardé…
On est arrivé à un surplomb, un belvédère d’où on voit les côtes d’une grande partie de l’île. Avec ma caméra, j’ai fait plusieurs travellings pour embrasser tout le paysage. De belles images pour le film à venir. Pour l’instant, je me concentre sur les chroniques, j’écrirai le scénario du film à Nice quand j’aurais rassemblé les images et les textes. J’espère réaliser un beau documentaire pour ma chaine Youtube et éventuellement organiser quelques projections. On verra.

Un autre point haut est celui du grand cratère que nous avions vu avec Delphine, mais de l’autre côté. De là, on voit bien comment il communique avec l’océan par une brèche dans la roche.

Notre ballade autour de l’île nous ramène au volcan Raraku. Nous ne pouvons y pénétrer (on n’a le droit qu’à une seule entrée), mais de l’extérieur, on a de belles vues d’ensemble de la montagne carrière avec sur ses flancs et à ses pieds, des dizaines de moaïs dans différentes positions.
Nous avons aussi pu voir des maisons en roseau totoro que Pierre Loti a dessinées. Le roseau Totoro ou toromiro est une plante aquatique (poussant très vite) qui sert à tout : fabrication de meubles, de maisons, de bateaux, de radeaux… L’intérieur de la tige et comestible et sert de fourrage pour les animaux. Au lac Titicaca, ils en font aussi des îles flottantes pour familles entières.

En se garant à l’ombre dans le parking, on découvre un charmant restau très coloré bien abrité au milieu des arbres. Il y a beaucoup de monde et de tables. Il accueille les groupes pour leur pause déjeuner, mais ceux-ci sont en train de partir. Je demande par gestes si on peut déjeuner, « bien sûr, installez-vous où vous voulez ». Une charmante serveuse avec une belle chemise noire à grandes fleurs rouges (je veux la même), une couronne de fleurs sur la tête nous apporte le menu très simple de platos : un de poisson, l’autre de viande, un de poulet, un de salade et un dessert du jour. Un patron baraqué et souriant vient prendre la commande, nous sympathisons, je lui dis que j’aimerais bien acheter quelques mini moaïs en pierre de lave d’ici.


L’étape suivante est à la plage paradisiaque d’Anakéna où nous étions passés déjeuner avec Delphine. On loue un parasol (le soleil tape fort) qu’on plante difficilement dans le sable, un beau jeune homme tatoué vient nous aider, voyant qu’on avait du mal. Le sable est fin, l’eau turquoise. Le meilleur bain qu’on ait pris dans l’océan Pacifique, car ici, les côtes sont plutôt rocheuses, il y a seulement deux plages de sable.
Le lendemain, Delphine nous rejoint dans l’adorable hôtel où nous avons emménagé depuis deux jours. Junglesque, intégré dans la nature avec de jolis meubles en bois brut lissé et vernis, les colonnes toutes sculptées de motifs rapa nui, c’est le plus bel endroit au monde pour petit-déjeuner.



On part visiter trois sites importants, mais avant, nous avions convenu avec Delphine de l’interviewer chez elle. Des questions courtes : « depuis quand vit-elle ici ? En quoi son art est-il influencé par la culture Rapa Nui, ses rencontres, etc.
Nous nous rendons ensuite chez un de ses amis Rapa Nui qui est sculpteur, un des meilleurs de l’île. Chaque année, il y a des compétitions, et il a obtenu plusieurs fois le grand prix. Nous admirons son travail et j’en profite pour lui proposer un petit interview, mes questions sont traduites par Delphine (pour les réponses, on fera la traduction à Nice). On achète un de ses beaux petits moaïs en bois. Au mur, une peinture de Delphine.



Nous repartons ensuite pour visiter le site le plus émouvant qu’on ait vu : l’ahu Te Peu. Un lieu sublime près de l’océan où deux ahus sont effondrés et les moaïs sont renversés face contre terre. La sérénité qui enveloppait les autres sites fait ici place à un sentiment de tristesse, de regret. On savait que les moaïs avaient été tous renversés à la suite d’événements non encore éclaircis (probablement un changement de culte), qu’ils avaient été couchés délicatement, mais dans ce site, on croit sentir qu’une certaine violence a eu lieu. Un moaï particulièrement suscite ces sentiments : couché obliquement, nez par terre. On voit sa base bien lisse et son corps gisant au milieu des pierres noires et de l’herbe vert tendre qui couvre les sols. A côté de lui, plusieurs autres moaïs sont couchés dans la même position. Un paysage de désolation sous un beau ciel bleu avec à l’arrière-plan les rochers découpés sur l’esquels viennent s’éclater des vagues d’un blanc immaculé. Van Gogh en aurait fait une toile sublime.

Après avoir pris pas mal de photos et quelques panoramiques, nous quittons ce lieu particulièrement chargé.
Prochaine étape : Puna Pau, le célèbre volcan dont la terre cuite par l’éruption et le soleil a ce beau rouge indéfinissable dont sont faits les pukaos, les coiffes des moaïs. On en voit certaines à l’intérieur du cratère et beaucoup d’autres autour, balisant elles aussi les chemins que devaient parcourir ces masses rondes qui étaient probablement roulées jusqu’à leur destination finale : la tête des moaïs. D’ailleurs, on a du mal à imaginer comment sur des moaïs déja debouts, les sculpteurs pouvaient leur poser le chapeau sur la tête.

Encore un site vallonné très esthétique, mais là, ce sont les pukaos rouges qui font un beau contraste de complémentaires au milieu de l’herbe verte.
Depuis mon enfance à Rabat, ma fleur préférée a toujours été l’hibiscus et j’ai été ému de voir qu’il fleurissait dans toute l’île où il prenait toutes sortes de couleurs : jaunes, blancs, oranges, rouges bien sûr, etc.



Pour notre dernière visite de site, Delphine a choisi l’Ahu Akivi celui dont les légendes racontent qu’il a été le premier. Le roi Hotu Matu’a aurait envoyé sept explorateurs dont cinq venaient des Marquises (dont on dit que la langue n’est pas très éloignée de celle des Rapa Nui). Ces sept moaïs les personnifient. On dit aussi que ce sont les seuls qui regardent la mer, mais étant au centre de l’île, c’est probablement une interprétation des européens. Tous les moaïs (qui sont des ancêtres) regardent vers les terres pour protéger leur lignée.

Ils sont très beaux, bien conservés, restaurés scientiquement par l’américain William Mullow et le Rapa Nui Gonzalo Figueroa. Le site est superbe, et vu le nombre de visiteurs, on a l’impression que c’est le plus touristique. On a eu beaucoup de chance d’être pratiquement les seuls sur les autres sites. Des expériences inoubliables.
Dernière énigme : comment cette très petite civilisation, car c’en est une, en plus d’avoir produire ces œuvres d’art à l’égal des plus grandes, pourtant nées, soutenues et créées par des millions d’habitants, a-t-elle pu créer sa propre écriture ?

Alors que les grandes civilisations du pourtour de la Méditerranée ont mis des milliers d’années pour parfaire cette invention, en peu de siècles, les Rapa Nui ont créé une écriture qui continue à interroger les linguistes qui ne l’ont toujours pas déchiffrée (sur Internet, il y a des centaines de pages sur le sujet).
Le rongo-rongo (grand message) est une écriture faite de signes, de symboles, de glyphes très expressifs et de figures humanoÏdes qui se lit en boustrophédon (une ligne dans un sens et la ligne suivante dans le sens inverse, puis tourner la tablette de 180 degrés pour passer à la ligne suivante). Elle était gravée sur des tablettes de bois de toromiro ou de palissandre que les missionnaires ont brûlé pour, comme tous les missionnaires, tenter de tuer les anciennes croyances.
Il ne resterait que 27 tablettes de cette écriture qu’on considère (pour l’instant) plus symbolique que phonétique. Des artistes d’aujourd’hui s’en emparent. Sa beauté l’aura sauvée.
Voilà, nous devons quitter cette île incroyable qui nous a fait oublier tout le reste : la France, le monde, le délire des politiques… Maururu (merci). La seule chose qui reste des civilisations, c’est leur art… Rapa Nui (La Grande Terre) nous l’a rappelé.



CHRONIQUES PRÉCÉDENTES :
3e chronique de Rapa Nui
5e chronique de Rapa Nui